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07 décembre 2004

Texte pour la conférence sur les weblogs et le journalisme

Voici, en vitesse (on ne va pas être en retard non plus), le texte de ce que je m'apprête à dire lors de la première conférence "Les coulisses des blogs" consacrée aux weblog et au journalisme. Même si je ne pourrais les lire, probablement, qu'après avoir parlé, n'hésitez pas à lancer le débat.

La semaine dernière, Coolfer, un weblog consacré à l'industrie de la musique à New York, s'énervait sur Pitchfork, un webzine indépendant : Pitchfork avait repris une news passée quinze jours auparavant sur Coolfer. Voici ce qu'en dit le rédacteur de Coolfer :

"Est-ce que Pitchfork ne devrait pas laisser tomber une info quand ils arrivent si loin derrière les blogueurs ? Pitchfork se traîne encore comme les vieux médias. Peut être même encore plus".

L'ironie, c'est que le même Pitchfork a attiré l'attention de la presse en offrant à un ghroupe canadien, The Arcade Fire, un succès express. Le jour de la sortie de leur premier album sur le petit label Merge, le webzine publiait une critique dithyrambique : en deux jours, le disque était introuvable à New York, et les concerts de la tournée américaine complets quelques jours plus tard. Le propriétaire d'un magasins de disques new yorkais expliquait à ce propos au NY Observer, qu'un "journaliste pour Spin gagne plus d'argent, mais celui qui bosse pour Pitchfork a plus de pouvoir. C'est comme les rapports entre les blogs et les médias, en version musicale".

Le mot est lâché. Les blogs ont pris le pouvoir sur les médias. Les blogs se permettent de railler la lenteur des médias traditionnels, se font accréditer aux événements politiques, au point que les médias se sentent menacés et se posent eux mêmes la question : le weblog, est-ce le nouveau journalisme ? Est-ce seulement du journalisme ? Personne ne sait y répondre. Oui, mais pas tant que ça. Non, mais ils sont importants… Le sujet est, pour plusieurs, embarassant.

Peut-être que ce qui nous embarrasse, ce qui pousse tant de monde à chercher en quoi les weblogs peuvent se rapprocher du journalisme, est l'absence de précédent, de point de repère qui nous permette, sinon de définir, du moins de cadrer ce qui est en train de naître.

Quand on évoque le peer-to-peer et la réaction des maisons de disques face à une révolution qu'elles appellent menace, on peut se référer à des dizaines d'histoires similaires qui font que l'on sait comment aborder le sujet : Edison qui s'accroche à son cylindre face au disque plus populaire, l'affaire Betamax, l'arrivée de la cassette audio, et tant d'autres…

Pour les weblogs, rien de bien comparable. Comme internet en son temps, on a tendance à les définir en fonction des médias existants, à les poser en concurrence de ce qui est déjà en place… et on se trompe. Ici donc, par la grâce de quelques affaires récentes, on prend le journalisme comme étalon. Alors que ce que nous avons, et qui est nouveau, c'est une vertueuse agrégation.

Quand mes élèves de l'école de journalisme me demandent d'où les weblogs tirent leur crédibilité, je leur parle de la main invisible chère à Adam Smith. L'agrégation de discours individuels donne, peu à peu, une information valable. C'est le principe qui a présidé à la réussite de Wikipedia. Qu'avons-nous ici ? Un weblog donne une information. D'autres la reprennent, la commentent, l'amplifient, la corrigent et la précisent. Puis d'autres, et d'autres encore. Si bien qu'à la fin, il arrive qu'on obtienne un article, une histoire. Crédible, juste, qui a même eu un rédacteur en chef pour la valider. Ce rédacteur en chef, pour le créateur de Metafilter, c'est la communauté.

Cette vertueuse opération en chaîne, c'est quelque chose que l'on n'a jamais vu. Quelques individus qui, chacun seul dans son coin, peuvent en un temps record avoir autant de voix, plus de voix parfois, que les médias traditionnels. Cela a pu concerner de l'information, cela a dérangé ou réveillé des médias, on a parlé de journalisme.

Cela répondait bien évidemment à une attente, face à un journalisme trop anonyme, sans possibilité de retour et d'interaction, qui prend trop souvent le plus petit dénominateur commun pour toucher un public, qui n'est pas toujours assez franc, ni assez proche.

Alors, est-ce du journalisme ? Difficile de le dire, étant donné qu'il est difficile de dire ce qu'est le journalisme de façon nette et définitive. Oui, c'en est, dans le sens où ils rapportent une information qu'ils ont vérifié. Non, dans le sens où ils vont rarement la chercher, cette info. Regardez le Top40 de Daypop, qui classe chaque jour les quarante pages les plus liées par les weblogs. La moitié des pages listées, au moins, sont des articles de presse. Le weblog ne va pas souvent chercher l'info. Mais il la lie, l'amplifie, la remet en question.

Je pense donc qu'il ne s'agit pas tant de définir les weblogs comme une nouvelle forme de journalisme que comme un nouveau média. Ils sont en effet bien plus que du journalisme : en même temps un réseau social, un maillage d'intimes, un réseau de recommandation et un espace de débat. Il serait donc plus juste, à mon sens, d'en parler comme d'une nouvelle pratique, un à côté du journalisme, qui quelquefois s'en rapproche au point de s'y fondre. Un à côté qui est la forme la plus aboutie d'un ensemble d'outils nouveaux de communication : wikis, chats, forums, messageries… Le weblog ne s'occupe pas que de production et de diffusion d'informations.

Les journalistes ne doivent donc pas se sentir "menacés" par les weblogs, mais ils ne peuvent plus, aujourd'hui, ne pas les prendre en compte. Cela peut être leur massue, leur tremplin, leur poil à gratter, mais surtout le guide qui mènera les individus en réseau vers leur travail. Aujourd'hui, chacun personnalise son information, pioche selon ses intérêts, ses envies, les stimulations qui lui sont données. Les weblogs deviennent, peu à peu, la matrice de cette nouvelle consommation de l'information.

Une dernière chose : si le weblogging peut de plus en plus souvent se rapprocher du journalisme, en publiant une information, la question de leur statut, de leur responsabilité et de leurs obligations va se poser. Jason Kottke, l'un des plus célèbres et des plus respectés blogueurs américains, suivait de très près, depuis plusieurs mois, le parcours de Ken Jennings, plus grand gagnant du Jeopardy de l'histoire. Il a eu des infos exclusives, et des extraits de l'émission au cours de laquelle Ken Jennings a perdu. Il a publié le tout (en cachant les "spoilers") sur son site. Sony TV, productrice de l'émission, lui a demandé, via un tribunal, de retirer la vidéo. Puis la retranscription écrite du jeu. Le Washington Post a pu reproduire ce texte sans problème.

Les weblogs devraient ils avoir le droit de protéger leurs sources ? Peuvent-ils avoir accès aux services de presse ? Ont-ils les moyens de se défendre face à une attaque en diffamation ? Peuvent ils être protégés par la loi de 1881 ? doivent-ils répondre à un code déontologique ? Il reste beaucoup de chemin à parcourir.

décembre 7, 2004 in Les blogs et la presse | Permalink

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Notifié le 12 déc 2004 04:36:29

Commentaires

Chryde était le plus cool des intervenants ;-) J'ai beaucoup apprécié le ton général de votre intervention et les différents croisements d'iidées.

Rédigé par : Pierre | 8 déc 2004 00:42:29

Je n'ai pas pu me rendre à la conférence, et je vous remercie donc de publier votre intervention ! D'autant que je la trouve très pertinente, ça change des donneurs de leçon. Merci.

Rédigé par : Olivier Rafal | 9 déc 2004 22:46:01

Bonjour,

J'ai beaucoup cherché sans trouver la réponse. Peut-être que vous pouvez m'aider... Je crois vous en savez sûrement un peu sur le sujet.

Si un article est publié par un journaliste ou un blogueur peu importe, avec les clauses CC de non altération, est-ce que cela veut dire que je ne peux pas prendre et citer dans un article un extrait de son propos? Le copyright mur à mur n'empêche pas cette pratique pour une référence courte: ex:"Selon le Journal de Québec, tel ministre aurait, etc."

Ce qui surprend avec cette clause de non altération, c'est qu'elle amène une limitation nouvelle plus sévère que le copyright (puisque phrasée dans la charte) et pourrait constituer une surprotection! Par exemple, pourrait-on faire une article en mixant une dépêche d'agence, un bout d'information d'un journaliste-blogueur fiable nommé Jos Bine, en faisant baigner le tout dans sa propre rédaction et ses propres recherches en signant comme ça se voit souvent genre "le Devoir/AFP/JosBine". Ajouter JosBine en 2004 paraît impensable, mais dans quelques mois, ça se verra certainement. Dans mon exemple, AFP est payé, JosBine ne l'est pas, mais ce dernier me permet de prendre son article... mais ne permet pas les altérations!

Autre question: si je lance un site avec les codes CC, est-ce que la communauté va comprendre ces codes ou justement s'imaginer qu'il s'agit d'une autre sorte de copyright encore plus maniaque. Combien de temps pour qu'un tel système soit assimilé?

Et puis tiens encore cette question: par défaut, il faut ajouter à son site Internet un logo anglophone qui dit "Some rights reserved". Si je refais ce logo en français dans Photophop, suis-je dans le pétrin? Le site lui-même de Creative Commons est enregistré... Creative Commons! Alors, ne puis-je pas faire ce que je veux?

Merci

Alain


Ref: http://creativecommons.org/license/?lang=fr

Rédigé par : Journalistes Québec | 10 déc 2004 12:55:27

Il me semble que les blogs ressemblent plus au journalisme à l'"ancienne",témoignage à dimension humaine, avec ce que cela peut comporter de subjectivité, ce qui pour moi était le vrai journalisme où l'engagement était réel avec ce que cela comportait de risques La démarche scientifique a envahie le journalisme qui se veut objectif, chiffres et preuves à l'appui. Comment est-ce possible, en France tout du moins que les diverse chaines d'information présentent simultanément les quatres faits marquants identiques concernant la planète, au même moment? Merci à la superbe machine de l'agence France presse qui fait de nos journalistes des trieurs d'infos qui ne vont plus voir de leurs propres yeux sur le terrain et qui prennent pour argent comptant ce que l'on veut bien leur donner. Où est passé Albert Londres?

Rédigé par : Guéguéniat | 28 sep 2005 09:36:17